La métamorphose de Kafka au théâtre des Déchargeurs

La métamorphose de Kafka

Théâtre des déchargeurs

Le théâtre se situe 3 rue des Déchargeurs à Paris dans le premier arrondissement. C'est un ancien entrepôt des Halles. Crée en 1982, il est né de l'amour de Vicky Messica pour la poésie et le théâtre et de quelques un de ses amis. Vicky dirigera le théâtre pendant 16 ans. Dans ce théâtre, aux programmes éclectiques se déroulent aussi des ateliers des concerts, des chants, des lectures de texte, etc. Pour faciliter l'accès à la culture des jeunes mamans, il y a même un service de garderie et de baby-sitting.

Salle d'attente du théâtre :

Programme de la pièce:

Les acteurs: .Sandra Faure, Guy Pomares, Hélène Frovent,, Jean Mallu, Odile Sage, Marc Debono

La pièce:

Il n'y a pas de décor. Un simple rideau sépare la scène en deux. Il y a un coffre, une table et une chaise.

Un couple revient prendre quelques affaires qui traînent dans ce lieu désert. La fin d’un déménagement. On emporte les ultimes bagages. Cet homme et cette femme sont les parents de Grégoire métamorphosé en cancrelat. Le lieu à nouveau visité fait ressurgir les émotions et les souvenirs. L’on vient se rappeler. L’on vient témoigner.
Tout au long de la pièce, ils nous raconteront ce qu'il s'est passé sans jamais nommé Grégoire.

Quelques notes pour situer l'auteur:

En 1904 naît le "cercle de Pragues", constitué à l'initiative de Max Brod, de Franz Kafka, d'Oskar Baum et de Félix Weltsh. Il prend nettement position contre la prose jugée décadente des nouveaux romantiques et défend une littérature très ancrée dans l'univers praguois.

A partir de 1909, Kafka écrit dans son " journal" des brèves fictions, de notations divers sur les personnalités rencontrées et les spectacles vus. Dés cette époque, son quotidien professionnel est souvent ressenti comme une entrave à son activité d'écriture.

Le texte "la métamorphose" a été rédigé en 1912, à une période passablement difficile pour Kafka: les soucis matériels et professionnels s'accumulent, la cohabitation familiale se révèle de plus en plus éprouvante.

Explications des grandes lignes:

Les relations du père avec le fils.

Dans le récit, Grégoire se sent coupable d'on ne sait quel faute ( probablement en rapport avec ses origines juives), qui a causé cette métamorphose. Mais tout se passe comme si le père et le fils ne pouvaient coexister, au plan symbolique! Il devient le cancrelat que le père se sent en devoir d'écraser ce qui aboutit logiquement à une condamnation à mort. La sentence est prononcée par le père et toute absurde qu'elle puisse paraître, elle a valeur exécutoire. Elle est d'ailleurs consentie  et le fils acquiesce à la sentence paternelle, réaffirmant au moment ultime, l'amour qu'il éprouve pour ses parents. La métamorphose de Grégoire met en lumière le caractère insupportable de la situation du personnage. En ce sens, la métamorphose sert de révélation, là où les mots et les sentiments font défaut.

Les relations du fils avec le père.

La métamorphose apparemment inexplicable dont il est victime en l'espace d'une nuit le rend subitement incapable de continuer à remplir ses obligations professionnelles et familiales. Du jour au lendemain, tout le système mis en place s'effondre comme un château de carte, son principal acteur étant réduit à l'impuissance. Désormais Grégoire ne peut plus se mouvoir librement, ni se nourrir lui-même. Son apparence monstrueuse suscite l'effroi et l'horreur de la famille. Sans l'avoir expressément voulu, Grégoire a réintégré le cercle familial. Mais il s'en trouve prisonnier, relégué dans sa chambre dont il lui est interdit de sortir et est réduit à un état de dépendance totale, qui semble constituer une inversion du schéma antérieur dans lequel la famille dépendait entièrement du travail et de la responsabilité de Grégoire. Il se montre désormais incapable de communiquer oralement. Toutes tentatives de sa part de rompre son isolement, son enfermement, en manifestant un tant sois peu ses désirs, ses craintes ou ses aspirations, sont interprétées comme une agression et sanctionnées comme telle! Au moment ultime, l'amour que Grégoire porte à sa famille est réaffirmé comme pour anéantir toute tentation de rébellion. Dans le fond, cette mort consentie témoigne d'un désir, enfin réalisé, celui de ne jamais quitter sa famille, de ne pas s'exposer au risque de la séparation. Ce qui est contradictoire avec ce que l'on sait de la vie de Kafka! En fait c'est un éternel adolescent qui aimerait être libre de toute entrave sentimentale, mais qui ne veut pas briser définitivement les liens familiaux et surtout ceux qu'il entretient avec son père.

Ci-après quelques discussions avec mon "parisien personnel" et son amie.

 

A propos de  « La métamorphose » ou comment la métaphore rejoint la métamorphose.

En lisant ton courriel, A. m’a dit que chacun interprète une œuvre en fonction de sa propre histoire. Elle  a cru y voir une situation typiquement dépressive, et à la réflexion après t’avoir lu, elle trouve maintenant une similitude avec l’anorexie. Toi tu remarques un père défaillant face à une stabilité de la mère. 

Pour moi, « La métamorphose » est un récit autobiographique conduit sous le signe de la métaphore. Kafka y fait vivre ses relations conflictuelles avec sa famille et essentiellement avec son père. Plus profondément, il transpose métaphoriquement son devenir écrivain au sein d’une famille qui ne l’accepte pas en un « devenir cloporte ». L’analogie est particulièrement frappante.

Etymologiquement « métamorphose » compose les mots grecs « meta » qui signifie se qui vient après, et « morphé » forme. La métamorphose est le processus par lequel à une forme ancienne est transformée en une nouvelle. En cela la métamorphose renvoie à l’activité créatrice même dont la fonction est de produire des formes nouvelles. Sans quitter le plan lexical, le mot « métamorphose » rend bien compte de la démarche artistique qui est à la fois :

-          travail opérant une transformation des formes,

-          et recherche de la forme ultime.

En effet « méta », en renvoyant à ce qui vient après, a également, en philosophie, la signification de ce qui englobe. C’est dans ce sens que l’on peut comprendre le mot « métaphysique » comme ce qui tout à la fois vient après et  englobe la physique. La métamorphose est donc en ce sens le processus qui vise à produire la forme qui vient après toute les autres et qui donc les inclue toute, la « méta-forme » c'est-à-dire la forme ultime.

Comme on le voit, le mot « métamorphose » est particulièrement riche et bien choisi. En choisissant ce thème, Kafka construit, avec cette métamorphose, une juste métaphore de la création littéraire.

Il est intéressant de noter l’analogie étymologique des deux mots qui ont la même construction. Métaphore   signifie  transposition de sens, du grec « meta » ici voulant dire au-delà et « phora »  porter ou se mouvoir. Métaphore étymologiquement veut dire porter ailleurs. La métaphore opère un déplacement de sens en désignant un objet du nom d’un autre objet présentant avec le premier des rapports d’analogies. La métaphore est un processus fondamental  à l’œuvre dans la langue en la faisant vivre.

En conséquence, la métaphore est essentielle dans le travail de l’écrivain. Kafka par la métaphore de la métamorphose en cloporte, à la fois décrit son « devenir écrivain » et son « être écrivain » en  montrant concrètement à travers le texte son activité d’écrivain. Nous jouons ici sur les deux registres littéraires :

-          le descriptif qui est de l’ordre du comment. Kafka nous explique comment cela se passe quand on veut devenir écrivain dans une famille qui ne le souhaite pas,

-          le performatif qui est de l’ordre du monstratif. Dans ce registre, Kafka non seulement nous décrit comment il devient écrivain mais  nous montre ce qu’est un écrivain effectivement à l’œuvre. Transformé en écrivain, c’est-à-dire aux yeux de sa famille en cloporte, il est  métamorphosé et cette métamorphose est également une opération métaphorique qui l’institue comme écrivain.

Kafka devient écrivain par la métamorphose et  existe en tant qu’écrivain par la métaphore. C’est dans le même mouvement de « métamorphose métaphorique » que pour le dire comme Nietzsche : il devient ce qu’il est.

En partant de ces remarques, je voudrais élargir le propos et mieux comprendre le rôle central que joue la métaphore dans la langue et par voie de conséquence dans la création littéraire. Pour cela, il faut partir de cette célèbre phrase du poète Lautréamont qui est devenue par la suite une sorte de devise pour le mouvement surréaliste : « La rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection ».

En opérant des associations les plus inattendues possibles entre les choses, les surréalistes voulaient créer du sens et saisir le réel. La démarche surréaliste joue non de l’analogie, comme dans la métaphore, mais de la disjonction. Mais cette disjonction n’est qu’apparente car elle peut se lire comme une « dis-jonction ». En effet, en mettant en relation deux choses en apparence disjointe, cette démarche peut permettre de dire une nouvelle jonction. C’est dans ce processus, comme dans la métaphore, que le sens circule d’un objet à l’autre et que finalement quelque chose de neuf peut surgir.

Toute la création littéraire est là, dans ce travail de la langue qui passe par une rupture d’avec les associations toutes faites entre les mots. C’est Mallarmé qui se présentait comme un « syntaxier » qui tord la syntaxe. Ce sont ces stéréotypes, ces clichés qui nous font apparaître un monde de prétendues évidences dans lequel nous vivons.

L’art, dont la création littéraire fait partie, est une tentative de rompre cette croûte rigide que constituent  des moyens d’expression convenus et une langue ossifiée, qui nous cachent le vrai monde de la vie.

Mais le créateur, qu’il soit artiste ou écrivain, ne sort pas indemne de cette entreprise car il doit, en tant que personne, changer également. En transformant le monde, il se transforme également.

L’art dérange donc et par conséquent l’artiste est dérangeant. Il est métaphoriquement comme le cloporte de Kafka , ainsi la métaphore rejoint la métamorphose.

 

Métamorphose et métaphore

Tu me demandes de t’expliquer pourquoi « La métamorphose » de Kafka est selon moi une métaphore de la création littéraire.

 

 

 

Gregor/Kafka devient cloporte. Cette spectaculaire métamorphose physique a évidemment une valeur métaphorique. Cette dimension métaphorique découle du fait que le contexte du récit n’est pas le fantastique car dans ce cas la métamorphose deviendrait un phénomène à considérer au premier degré comme une réelle transformation d’un corps dans un monde habitué à ce genre de transformation. Ici, seul le corps de Gregor change ce qui veut dire que cette transformation est à prendre au sens figuré. « Sens figuré » et métaphore sont synonymes car dans un cas comme dans l’autre on attribue à un objet le sens d’un autre présentant avec le premier des rapports d’analogie.  

La valeur  métaphorique de la métamorphose de Gregor recèle deux dimensions :

1)      une dimension apparente qui pourrait-on dire « saute aux yeux » : le cloporte personnifie l’étrangeté radicale ainsi que le sentiment de répulsion qu’éprouve l’entourage immédiat de Gregor. Devenir cloporte est synonyme pour lui de devenir écrivain au sens d’ « écrivain maudit ».

2)      une dimension métaphorique cachée, celle de la création littéraire. Dans la dimension apparente, la métaphore est extérieure à la métamorphose. C’est parce qu’il devient écrivain que Gregor se transforme aux yeux de sa famille et aux siens propres un cloporte. Le devenir cloporte en découlant du devenir écrivain lui est finalement extérieur. Alors que la métamorphose comme métaphore de la création littéraire entretient avec cette dernière un rapport d’intériorité. La création littéraire qui est le propre du travail de l’écrivain, est un travail sur la langue en utilisant les règles de celle-ci, et la métaphore est l’une d’entre elles. On peut dire que la métaphore est le début de la création littéraire et que la métaphore en changeant le sens des mots opère une sorte de métamorphose de ceux-ci. Donc toute représentation d’une métamorphose physique prend une valeur métaphorique de la métaphore même en tant que procédé de la langue et par voie de conséquence de la création littéraire elle-même. La métamorphose en cloporte n’est plus seulement la métaphore du devenir écrivain, mais la métaphore du travail même de l’écrivain. D’extérieure, c’est-à-dire portant sur l’image qu’il renvoie de lui, la métamorphose s’applique à la matière première sur laquelle travaille l’écrivain : la langue.   

Quant au grotesque qui caractérise dans la pièce le jeu de la mère, je crois que c’est l’image inversée du cloporte. Gregor est un cloporte aux yeux des siens, mais en contrepartie ses derniers lui apparaissent désormais comme ce qu’ils sont réellement, c’est-à-dire grotesques. Le grotesque c’est du difforme qui fait rire. Il y a une symétrie entre les deux difformités, mais les points communs s’arrêtent là car l’une prête à rire, l’autre non. Gregor évolue dans le registre du tragique et sa famille dans celui du comique. Le rire a dit Bergson c’est du mécanique plaqué sur du vivant. Aux yeux de Gregor, ses parents ont un comportement mécanique, caricatural donc grotesque. Lui ne prête pas à rire mais à pleurer car sa tragédie est d’être encore vivant dans un monde de non-vivants.  Le monde de Gregor est celui de la vie et de la vérité, celui de sa famille est celui de la mort et du mensonge.

La structure générale des métaphores et des métamorphoses animalières confrontée à la métamorphose kafkaïenne (12/03/05)

La présence des animaux est constante en littérature. Proches de nous, ils constituent un matériau  de choix pour l’écrivain qui peut y puiser à loisir ses références analogiques. En m’inspirant largement du livre de Christophe Cervellon  « L’animal et l’homme » au PUF, j’expose ici la structure générale de ces analogies animalières qui repose sur deux piliers : la métaphore et la métamorphose.

.  A – La métaphore.  

La métaphore froide

Ce que nous appelons la « métaphore froide » est tout simplement l’utilisation, par un auteur, d’un animal comme symbole, comme signe. De sorte que, dès que l’animal apparaît dans le texte, on comprend qu’il s’agit d’ »autre chose ». On ne voit pas l’animal en tant que tel mais, grâce à l’animal, on se réfère à une réalité toute différente.

L’animal n’est ainsi qu’un symbole à la place d’un type d’homme ou de caractère : le renard pour l’homme rusé, le loup pour l’homme vorace, le serpent pour l’ingratitude, le rossignol pour l’artiste malheureux, etc. En ce sens, l’animal n’est qu’un prétexte : il est un simple signe qui veut dire autre chose que lui-même, un type de caractère ou un certain style de vie.

Autre exemple de métaphore froide est l’utilisation de l’animal comme symbole d’un système politique, d’une nation : l’aigle comme symbole impérial, le lion comme symbole royal, le coq pour la France, etc…

Souvent les auteurs, Charles Perrault par exemple,  peuvent écrire des fables où la présence animale s’efface entièrement derrière le sens proprement humain, moral ou philosophique, que ces œuvres veulent nous transmettre. L’animal est utilisé de manière métaphorique, mais froidement métaphorique : il est clair qu’on ne peut voir derrière l’animal que des hommes. L’animal est recouvert par son sens figuré.

La métaphore trouble

Les fables de La Fontaine fonctionnent selon un autre schéma. Chez La Fontaine, le sens figuré (homme rusé, par exemple) n’abolit pas complètement l’enchantement  du sens propre ou littéral : c’est un renard qui parle. L’emploi de l’animal pour parler des hommes n’efface pas complètement la présence des animaux dans l’imagination : on passe du sens propre au sens figuré de manière insensible, parce qu’il y a un point de rencontre entre le renard et l’homme (la ruse, par exemple) qui rapproche et confond sur ce point l’homme et l’animal, et justifie l’homme à voir dans l’animal, de manière anthropomorphique, un miroir. C’est ce que l’on peut appeler l’usage troublant de la métaphore où  le sens littéral (l’animal) se mêle au sens figuré (l’homme).

La Fontaine avait conscience que ses fables ne se réduisaient pas à leur dimension morale. Ses animaux ne sont pas de simples  porte paroles des hommes. Il souligne le caractère merveilleux de  ces bêtes qui parlent et qui ne disparaissent jamais tout à fait derrière le message, ou la morale, qu’ils véhiculent :

J’ai fait parler le loup et l’agneau.

J’ai passé plus avant : l’arbre et les plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?   

 

B- La métamorphose

Enfin, la  métaphore trouble peut conduire à mettre en scène de véritables métamorphoses, où le sens figuré (l’homme est comme un loup pour son voisin) devient le sens propre (l’homme est devenu un loup avec des poils et des pattes).

La Fontaine utilise cette figure dans certaines de ses fables. Par exemple dans  la chatte métamorphosée en femme, la jeune fille attrape soudainement et dévore une souris qui passait à sa portée. Le propos de La Fontaine est de montrer que, au-delà des apparences, la nature des êtres reste inchangée. C’est en quelque sorte l’illustration du vieil adage : « chassez le naturel, il reviendra au galop ». La Fontaine le dit à sa manière :

Qu’on lui ferme la porte au nez

(Le naturel) reviendra par la fenêtre.

Le changement qu’est censé entraîner la métamorphose a une fonction paradoxale : montrer qu’en réalité on ne change pas.

La Fontaine fait également, en passant, une critique radicale de la métempsychose. Selon cette croyance, les âmes en se réincarnant passent de corps en corps. Pour La Fontaine, l’âme et le corps sont intimement liés comme le démontre par l’absurde notre chatte transformée en jeune fille. Si la métempsychose avait bien fonctionné, l’âme de la chatte se serait adaptée à son nouveau corps ce qui n’a visiblement pas été le cas.

On peut distinguer trois types de métamorphoses :

1)      la métamorphose continuée où l’homme vorace devient réellement un loup,

2)      la métamorphose comme preuve que malgré les apparences qui changent, l’identité de la personne demeure,

3)      enfin, la métamorphose comme preuve par l’absurde que l’esprit est incarné et que si le corps change, lui aussi est amené à changer.

Ces trois types de métamorphoses décrivent les constats existentiels suivants : le premier est que notre apparence finit  par ressembler à notre âme, le second que tout changement superficiel ne sert à rien car  on reste fondamentalement le même et enfin le troisième énonce que notre esprit est inséparablement lié à notre corps.

C - La métamorphose chez Kafka

Il est intéressant de noter que la métamorphose chez Kafka ne rentre dans aucune de ces trois catégories.

1) En effet Grégoire ne devient pas insecte parce qu’il avait précédemment un caractère qui l’apparentait à cet animal (métamorphose continuée).

2) Après sa métamorphose, il n’est plus tout à fait le même car il n’a plus les mêmes goûts ni les mêmes désirs, puisqu’il n’est plus attiré, par exemple, par la même nourriture. Son identité a donc partiellement changé.

3) Enfin, en troisième lieu, la métamorphose ne constitue pas une preuve par l’absurde que l’esprit est incarné, et qu’il disparaît totalement avec la disparition totale du corps qui l’habite puisque Grégoire-insecte est encore Grégoire-homme, et que l’insecte a conscience d’une continuité sans hiatus entre ce qu’il vit comme insecte et ce qu’il vit comme homme : sa sœur est toujours sa sœur.

Deux auteurs ont proposé des interprétations différentes de la nouvelle de Kafka, son ami Max Brod et le philosophe Gilles Deleuze.

Pour Max Brod, l’insecte a une valeur symbolique, une image inversée de la famille qui est considérée par Kafka comme elle-même un insecte qui parasite un être. Il est aussi l’animal image de la solitude de celui qui est enfermé dans un monde et qui n’arrive plus à communiquer.

Par ailleurs, on sait que Kafka a beaucoup souffert des entraves que sa vie professionnelle, sa vie de « bureau », mettait à son activité d’écrivain. Faut-il voir dans la figure animale une manière de fuir la vie de tous les jours, tout de même que Grégoire ne peut plus, en raison de ce qui lui arrive, se rendre au travail.

Max Brod n’exclut pas que la figure animale chez Kafka présente l’aspect d’une bonne farce qui est présente dans la dimension comique et grotesque du texte.

Pour Deleuze, la métamorphose, le devenir-animal de l’homme que Kafka met en scène, n’est le symbole de rien, mais une manière de fuir, ou de trouver des chemins de traverse pour échapper à la vie familiale, professionnelle ou moral. «filer la tête la première en culbutant , plutôt que de baisser la tête, et rester bureaucrate, inspecteur, ou juge ou jugé ». Il ne s’agit pas d’une fuite dans l’imaginaire des transformations ; c’est une transformation elle-même qui est une manière de fuir, de trouver une voie de sortie. Grégoire n’est ni un homme ni un insecte, il est ailleurs, comme s’il n’habitait plus la terre des hommes. Il est radicalement autre.   

D – Conclusion

La structure générale des métaphores et des métamorphoses animalières est de type 1-1(3). La métaphore se décline donc en deux versions, la froide et la trouble. La métamorphose, quant à elle,  qui s’apparente à la version trouble de la métaphore, s’articule en trois types : la métamorphose continuée, la métamorphose comme preuve de la permanence identitaire et enfin la métamorphose comme preuve par l’absurde que l’esprit est indissociable du corps.

Le cas de la métamorphose kafkaïenne est atypique : il s’apparente à la version froide de la métaphore dans l’interprétation qu’en donne Max Brod et dans l’autre interprétation, celle de Gilles Deleuze, comme figure non métaphorique.

Pour ma part, je considère la métamorphose de Grégoire comme métaphore de la création littéraire elle-même. Je me situe donc dans l’optique d’une métaphore froide où le sens figuré recouvre complètement l’animal. L’insecte  Grégoire ne serait autre que l’écrivain Grégoire, et son devenir insecte, l’analogie de l’acte qui l’institue en tant qu’écrivain : celui de créer des métaphores. 

Commentaire (1)

1. lisa Le 20/03/2008 à 13:04

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la seule chose que je retiens de ce bouquin c'est qu'il reste d'actualité !
il parle des conflits familliaux , du mal de vivre !
Finalement la société et la nature humaine ne change pas! c'est la loi du plus fort !
il faut etre performant , rentrer dans un moule," etre normal"
le handicap et l'insociabilité conduise a la solitude il suffit aussi de voir combien de SDF perissent de froid chaque année sous l'oeil indifferent de nombreuses personnes , cela deviens de la routine !!
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Dernière mise à jour de cette page le 09/02/2008