La poupée et Hans Bellmer

La poupée et Hans Bellmer

 

Présentation de l'artiste


Hans Bellmer naît en 1902 à Kattowitz, en Allemagne. Son père, qui adhérera au parti nazi en 1933, est un ingénieur électricien très puritain qui aimerait que son fils accède à la même carrière que lui. En guise de réaction, Bellmer abandonne dès 1920 ses études d'ingénieur et décide de se consacrer en 1924 à la peinture, sous l'influence de gens comme Otto Dix, Paul Klee et les dadaïstes de Berlin. Devenu dessinateur publicitaire, Bellmer continue d'étudier, les peintres de la fin du Moyen Age notamment, et se nourrit des lectures de Freud et de Baudelaire.

Bellmer, après avoir déserté l'Allemagne nazie en 1938, est interné durant l'été 1939 au camp des Milles en compagnie de Max Ernst. C'est là qu'il va écrire sa "Petite anatomie de l'inconscient physique" avant de s'engager dans la Résistance. En 1953, il rencontre Unica Zürn, poétesse qui deviendra sa muse et sa femme avant de se suicider en 1970.

Naissance de la poupée

C'est en 1933 que Bellmer a l'idée de la poupée, qu'il décline sous différentes formes. Elle naît d'abord en peinture, 'Die Puppe', ('La Poupée', 1934), puis Bellmer prend avec l'aide de son frère en photo ce mannequin à quatre jambes, le met en scène dans la forêt ('Les Jeux de la poupée', 1936-1938) et à partir de 1937, exécute d'innombrables dessins dans des petits carnets ('Croquis d'après nature'). A partir de 1935, les photos de Bellmer paraissent dans la revue parisienne Minotaure .

Si Bellmer parle des "possibilités de décomposer et ensuite de recomposer contre nature à tout hasard, le corps et les membres", la poupée reste un motif difficile à expliquer. Que symbolise-t-elle exactement ? Objet érotique et sensuel, la poupée est aussi un objet morbide, violent, qui agresse la déliquescence d'un régime et d'un pays. Elle est cette attraction étrange, cette fascination obscure pour des sentiments contradictoires. On peut y voir tour à tour de la sensualité, de l'érotisme, et puis la poupée devient femme morte. Ce double féminisé de l'artiste porte alors en lui tout le poids d'une charge contre l'Allemagne nazie. C'est une résistance, un pied-de-nez violent au régime, un peu à la manière d'un Heartfield. Bellmer, qui était proche de Bataille, a illustré 'Histoire de l'oeil' en 1947. Et c'est dans cette vision viscérale, très organique de la vie qu'il faut y voir les influences d'un Masson pour l'érotisme ou d'un Artaud pour la manière de dépeindre les viscères, la chair à vif.

Il se veut à la fois le jouisseur, le voyeur, en même temps que son oeuvre entre dans le champ d'une résistance politique. On ne saurait voir dans la poupée de Bellmer qu'une seule explication politique mais elle est bel et bien la.

Contexte de nos discussions

A la fin de notre visite, mon parisienn personnel et sa parisienne nous ont emmené à la librairie de Beaubourg pour s'acheter le livre sur l'oeuvre de Hans Bellmer dont voici le résumé:

Dans l'univers de Bellmer, l'élément féminin règne. Poupées, petites filles, adolescentes, femmes-objets, femmes-enfants - elles défient la description et échappent à la logique. La Poupée, emblème de la soumission, incarne la volonté de l'artiste de contrôler le corps de la femme. Guidés par ses fantasmes, ces 'montages' associent des morceaux d'anatomie, découpés et recomposés. L'érotisme non idéalisé de son oeuvre est une arme contre l'hypocrisie de l'ordre social à la veille de l'avènement du nazisme.

On le feuillette et oh surprise je tombe directement sur la photo d'un postérieur féminin offert à la vue!

La réaction n'a pas été celle que mon parisien espérait car j'ai associé immédiatement cette image à de la pornographie. Je lui envoie un mail expliquant pourquoi j'étais choquèe!

Mon parisien me répond:

Ma chère Isa,

Tu fais bien d'aborder ce problème en partant d'une discussion sur les mots utilisés. Un   grand philosophe du xxième siècle, Wittgenstein, a dénoncé le travers fréquent des penseurs qui consiste à faire, selon son expression, "des noeuds avec les mots" et que le vrai travail du philosophe consiste à dénouer ces noeuds. Quand on clarifie le sens des mots que l'on utilise, on résout pour l'essentiel les problèmes qu'ils sont censés traiter. 

En matière de sexualité, il convient également d'opérer une mise en perspective historique pour tenter de s’affranchir des préjugés dont nous avons hérité. L’homme n’a pas considéré la sexualité de la façon dont tu la conçois de tout temps et en tout lieu. Dans l’antiquité, elle était considérée d’un façon beaucoup plus libre et en Inde il existe notamment, dans le bouddhisme tantrique, une pratique   de la sexualité à des fins purement spirituelles. Nous devons réaliser que le refoulement de la sexualité est l’apanage des grandes religions monothéistes.

Notre propre civilisation judéo-chrétienne est marquée par une condamnation générale du corps considéré comme impur et trompeur et de ce fait   a   cantonné la sexualité dans une fonction purement reproductrice de l’espèce. Le grand mérite de Freud a été celui de révéler son rôle central dans le fonctionnement de notre psychisme. Il me semble que nous devons enfin dépasser les vieux tabous et considérer la sexualité comme une fonction centrale de notre être qui présente un caractère naturel au même titre que les autres fonctions importantes que sont   boire, manger et dormir. Il ne faut pas confondre cette position et l’utilisation qui est faite aujourd’hui par notre société de consommation du sexe. Le sexe y est utilisé, non pour   libérer, mais pour   asservir.

Notre société fait de la pornographie avec la sexualité et en cela elle exprime sa véritable nature que le sociologue Jean Baudrillard a qualifié justement de pornographique au sens que, est pornographique ce qui prétend tout montrer et réduire le monde à des objets qui par définition étymologique sont les choses qui sont « jetées devant nous ».   Elle nie la part primordiale de l’imagination qui se nourrit de ce qui reste célé. La pornographie nous asservit au contraire de l’érotisme qui, comme disait Roland Barthes, prend sa source « là où le vêtement baille ».

Je t’entends déjà te récrier, au souvenir du postérieur généreusement exposé sans voile dans la photo de Bellmer, et me rétorquer que justement là on ne peut vraiment pas dire que le vêtement baille ! Cela m’amène à aborder la problématique plus générale de l’art et à l’appliquer à la sexualité. L’art a selon moi pour fonction paradoxale de représenter l’invisible.   Il est donc de ce point de vue en totale contradiction avec la pornographie qui prétend réduire le monde au visible. On peut donc dire qu’il ne peut y avoir d’art pornographique. En conséquence, de deux choses l’une,   Bellmer est soit un artiste, soit un pornographe mais pas les deux à la fois.

Pour moi, et je ne suis pas le seul, il est indiscutablement un artiste.

Ce qui caractérise une œuvre d’art est qu’elle donne à voir quelque chose du monde qui justement ne se donne pas de façon évidente. En particulier notre propre regard qui est tout sauf neutre ou transparent. Je prendrais l’exemple des « ready made » ces objets manufacturés, roue de bicyclette, porte-bouteille, pissotière publique,   que Marcel DUCHAMPS avait le premier, au début du XX ième siècle, élevé au rang d’œuvres d’art. Il voulait montrer que l’œuvre d’art ne résidait pas tant dans la matérialité de l’objet exposé mais dans le regard qu’on lui portait. Avec ses ready-made il a voulu en faire la démonstration par l’absurde : la roue de bicyclette, qui évidemment est un objet sans valeur particulière, ne devient œuvre d’art que pour autant que mon regard et l’intention qui l’anime lui confère ce statut. A y regarder de plus près cette démarche présente une grande importance en ce qu’elle nous enseigne que   le regard que nous portons sur les choses est plus important que les choses elles-mêmes. Montrer l’invisible c’est ça.

Et voici ma démonstration : les fesses du modèle de la photo de Bellmer n’ont peut-être pas plus de valeur intrinsèque que la roue de bicyclette de Duchamps, mais elles acquièrent une valeur artistique dans l’émergence du sens qui anime mon regard qui bien évidemment ne peut être celui du voyeur, mais celui d’une vision inspirée par l’ensemble de l’œuvre de l’artiste et de l’écho qu’elle suscite en moi. L’invisible est ici la manière dont le désir s’exprime dans l’oeuvre de Bellmer à travers une certaine représentation du corps féminin.

Le regard pornographique du voyeur se limite à la chose même qu’il est incapable de transcender comme peut le faire le spectateur averti. Faute d’une vrai culture artistique tout regard porté à un sujet de ce genre conduit soit à la position du voyeur soit à l’indignation   du moraliste outré.

Ecco, carissima, la mia risposta ……….

 

Ma réponse ne s'est pas faite attendre et j'ai été aidée en cela par mon amie d'enfance qui avait visité l'expo avec nous!

Enfin je me lance dans ma réponse!! Et Domi a eu le temps d'écrire une ou deux petites choses!

Nous en avons longuement discuté, et elle est d'accord avec la plupart de mes arguments! Ceci dit, elle n'a guerre de temps, en ce moment,  pour écrire une réponse de son cru et va se contenter de mettre des notes sur ce que j'ai écrit (écriture italique). Pour ma part, ne connaissant pas l'artiste et n'ayant aperçu qu'une seule photo ... voici mes commentaires  succincts :

Je suis tout à fait d'accord avec toi et Freud sur l'utilisation des mots et leur clarté. Je n'arrivais pas à trouver la mise en page idéale pour écrire toutes mes idées! Et puis, le sujet est difficile à traiter, car pas facile de parler de ça avec un monsieur. Mais bon, je t'entends déjà me répondre que c'est un reste de notre éducation judéo-chrétienne.

Je me demande comment le genre humain aurait évolué si on n'avait pas eu de religion monothéiste, avec  tous ces codes régissant notre vie sociale et familiale. Si la sexualité était restée ce qu'elle était au temps des civilisations anciennes (et je note au passage, éteintes!) comme les grecs et les romains, est-ce que tu crois que notre société serait devenue ce qu'elle est maintenant?  Tu penses que la sexualité n'a pas la place qu'elle devrait avoir dans notre civilisation monothéiste. Je te fais remarquer que c'est justement grâce à nos "religions" que la sexualité a plus de valeur à nos yeux qu'elle n'en avait depuis la nuit des temps. Car as-tu remarqué des scènes "d'amour" dans les grottes de Lascaux? Non, bien sur puisqu'il n'y avait pas de notions d'amour mais plutôt de reproduction et c'est justement les religions juives et catholiques et les autres qui ont introduit la notions de couple et de plaisirs, même si cela était interdit et pas recommandé! En fait je crois que les religions ont provoqué par leurs interdits, cette notion de plaisir et de sexualité  

Toutefois, je ne crois pas qu'il faille abandonner nos codes et nos tabous car je ne pense pas qu'une société où ces derniers n'existeraient plus, deviendrait une société plus libre dans sa pensée! Je crois au contraire que l'on créerait d'autres codes et d'autres tabous pour pouvoir communiquer entre nous. (L’art de la polémique). Sexualité/Plaisir/Religions monothéiste / Notions du bien et du mal :
A l'époque de la préhistoire, la sexualité était naturelle et synomyme de reproduction donc sans tabou. Par contre le fait qu'il n'y ait pas de notion d'amour ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de plaisir. Je suis d'accord avec Isabelle sur le fait que nous ne pourrions vivre sans code. Ces codes créé un équilibre. Sans ces codes, notre société ne serait que Désordre   ! La notion du «bien et du mal» existait bien avant les religions monothéistes. Les Romains, par leur décadence, ont contribué à l'extinction de leur civilisation. La notion de bien et mal existait malgré tout. Un vol était puni, un viol également mais les femmes n'avaient pas les mêmes droits que l'homme sur le plan sexuel.
Tout ceci m'amènerai à un autre débat :   la condition de la femme
Eventuel prochain sujet ... !

Tu prends aussi l'exemple de" il existe notamment, dans le bouddhisme tantrique, une pratique   de la sexualité à des fins purement spirituelles ". Je te répondrais alors : SECTE. Et l'a aussi je trouve des arguments contre la libéralisation de la sexualité. Quel code, quelle règle, quel tabou est abolit en premier quand tu rentres dans une secte? Bien sur celui de la sexualité car ces directeurs de consciences t'offrent le choix d'avoir des rapports sexuels sans frontières avec multiple partenaires! Chacun sait que cela relève du phantasme de chaque individu! Et pourquoi libérer les adeptes de leur premier tabou? Tout simplement pour avoir un pouvoir infini sur eux. Le "refoulement" de la sexualité régit par nos codes est d'une certaine manière, un moyen de rester libre de penser et d'exister par notre cerveau et non par notre hum hum....

 

En ce qui concerne les photos de Hans Bellmer, je me trouverais un peu injuste avec lui si je ne devais que m'arrêter à cette photo qui je te le confirme m'a dérangée. Alors je te citerai la phrase que j'ai trouvé sur un site" Bellmer déclenche chez l'amateur un processus de défense qui a pour effet de procurer une sorte de malaise dans les profondeurs de l'inconscient". En fait ce genre d'art pornographique me dérange parce qu'il n'est pas MOI et que je ne peux imaginer autre chose que ce que l'image m'impose d'elle même. J'ai un peu lu aussi son histoire privée, et je me dis que cet homme devait certainement être profondément meurtri par son passage au camp des Milles puisqu'on retrouve une peu partout des briques et des lignes dans ses dessins. ET peut être que sa façon "torturée" pour  transmettre  ses pensées, ses idées ou même ses fantasmes vient de ce qu'il a vécut et de ce qu'il a ressentit quand il est s'est enfui de son pays à l'arrivée d'Hitler. Il devait se sentir solitaire et trahit par son pays et cela explique très certainement tous ces traits sinueux qu'il utilise pour s'exprimer.

Selon moi, la sexualité est choquante ou non selon la façon dont elle est représentée  et perçue. Si cette représentation blesse la pudeur,  là nous pouvons donc parler de pornographie. Dans ce cas, la photo de l'artiste Bellmer sera perçue comme une représentation pornographique par le spectateur pudique. La photo ne m'a pas choquée pour son côté «obscène». La première pensée qui est venue à mon esprit : la femme est «résumée» à un postérieur, objet de plaisir. C'est la «non considération» de la Femme en tant que telle qui me dérange. Je ne connais beaucoup d'artistes (photographes ou autres) qui représenteraient l'homme de cette façon...

Ceci dit j'ai lu, pour préparer ma réponse que Manet et son Olympia et pire encore Courbet avec son Origine du monde, ont à leur époque bousculer beaucoup de codes et de lois pour imposer leurs idées et leurs peintures! J'ai lu que Manet voulait simplement peindre le corps de la femme pour ce qu'il est vraiment. Tandis que la peinture de Courbet intervient dans une période de grande rigueur moral et éthique. L'artiste a osé montrer le désir et l'excitation et a d'après les critères de l'époque, réalisé une oeuvre quasi pornographique!! Tu vois, nous n'avons pas fait beaucoup de chemin depuis Courbet car quand on nous présente des oeuvres "dérangeantes" on réagit en se drapant dans nos convictions judéo-chrétiennes... mais est-ce que c'est négatif pour autant?

Bon maintenant, c'est à ton tour...........

Isa et Domi

Pensant naïvement, que nous avions convaincu enfin notre parisien, quelques jours plus tard voici ce que nous recevions!!!

Réponse de la jolie parisienne de mon parisien

Deux précisons quand à ton texte. Les peintures des mains retrouvées dans les grottes portent, au contraire, à croire que ce pouvait être un témoignage d'amour. Tu as à ce sujet un magnifique court-métrage de Marguerite Duras intitulé : Les mains négatives". De plus PLINE déjà avait écrit que l'invention du dessin viendrait de l'ombre de son amant  sur un mur qu'a vu une femme (ou un homme je ne sais plus ! dans ces temps là ils étaient à voile et à vapeur!) et qu'elle-il a voulu en tracer les contours.

Par ailleurs le tantrisme est tout sauf une secte. Le tantrisme est une voie du Bouddhisme et non une dissidence. Et c'est donc tout ce qu'il y a de plus rigoureux et codifié. Il faut se garder de faire du "religiocentrisme" et accepter les différences.

En ce qui concerne la place de la femme, je me bats TOUS LES JOURS, à mon échelle contre la bêtise des hommes (pas tous) et contre les femmes elles-mêmes qui, trop souvent, par leur bêtise, prêtent le flanc aux clichés colportés depuis toujours sur notre sexe. Je suis en pleine réflexion sur cette question...              A.

ET à sa suite bien sur !!!

Je suis d'accord avec la réponse d' A.

Pour ma part, je répondrai la semaine prochaine.

J'aborderai notamment la question très intéressante que tu évoques de savoir comment le genre humain aurait évolué sans le monothéisme.

Je ne pense pas que la décadence romaine soit liée à la question de la sexualité car celle-ci fut durant toute l'Antiquité considérée d'une façon assez constante et en tout cas nettement plus saine que dans le monde chrétien.

Tout à fait d'accord pour dire qu'il n'y a pas de société sans interdits. Simplement ceux-ci ne sont pas fixes. Ils ont changé au cours de notre histoire et sont appelés à changer encore. La question est d'identifier ceux qui doivent être conservés, ceux qui doivent changer et savoir contre quoi. 

Je vais également reprendre la question du regard pudique qui ne me semble pas pertinent pour juger d'une oeuvre d'art. Je défendrai la position de l'artiste Bellmer qui effectivement représente le corps de la femme comme un objet de désir, donc comme un objet et non comme un sujet. La raison en est que le désir (sexuel) fonctionne toujours par rapport à un objet et non à une personne considérée dans sa globalité.

 Je m'arrête là et vous donne rendez-vous à la semaine prochaine.

Arrivederci

Commentaires (2)

2. danielle Le 03/03/2008 à 18:15

mais yeux et mon esprit ne voient pas tout ça comme de l art,car je n y vois aucune beautée mais bon suis mauvais juge picasso et miro non plus desolée de vous offusquer par ma non comprehension ,par contre chez vincent et gaugin, oui j,j ai trouvé votre debat tres interressant et vous en remercie

1. Martine Le 23/02/2008 à 12:55

Est-ce que ton Parisien Personnel est disponible pour m'expliquer l'art moderne???? avec lui, je crois que je comprendrais mieux!!!
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Dernière mise à jour de cette page le 30/06/2009